Chrysalide de silence

16 Déc

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La mort porte-t-elle des gants noirs? À travers le déluge des données hypnagogiques, l’algorithme du temps libère la pulsion invocante.

Une tempête de neige souffle sur Montréal encore plongée dans la nuit à quelques jours du solstice d’hiver. Des merkabas de lumière tournent tout autour de nos corps flottant entre les dimensions. La mort porte-t-elle des gants noirs? Je ne sais pas, mais elle est là: elle rôde, j’entends les os de son squelette cliqueter. C’est mon crâne. C’est moi la mort, c’est ça? Moi mortelle? Moi? Non! La  cage thoracique écrasée sous la pression des particules quantiques, une armoure m’enserre le dos dans un enchevêtrement de câbles et de fibres optiques qui me glacent jusqu’au sang. La matrice terrestre me tire vers elle de toute sa force de gravité et je me recroqueville dans la chrysalide de mon silence. Quand on pourra m’entendre, je parlerai. La mort porte des gants noirs, c’est vrai: ses mains osseuses autour de mon cou, elle m’empêche de dire ce que j’ai à dire. C’est pour ça que j’écris: parce que le courant passe par mes mains et que ça, elle n’y a pas accès.

La mort porte des gants noirs. Et moi, quand j’écris, c’est avec mes mains négatives que je pose sur la paroi du temps.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps

Isis

14 Nov

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Se lever dans la nuit, allumer une chandelle. Combien de scribes ont répété ce geste à travers le temps, pour tenter de déchiffrer le côté hiéroglyphe de ce qu’on appelle le réel?

Elle imagine la théorie des scribes dans l’enchâssement du temps, penchés sur leur tablette, leur stylet à la main, concentrés.

Simultanément, ils tracent le hiéroglyphe représentant Isis, ce hiéroglyphe qu’elle sait encore tracer au XXI ième siècle. Tout l’arc-en-ciel des prénoms qu’a empruntés la narratrice depuis le début de l’écriture de cette histoire s’est peu à peu dissipé dans le vent et c’est le nom d’Isis qui s’impose rétrospectivement, soleil universel de ce roman.

Il suffira de quelques manoeuvres dans le traitement de texte pour placer Isis au centre de toutes les constellations de fractales qui tournent lentement dans son ciel mental tandis qu’elle transcrit ce qu’elle entend dans un carnet de notes commencé il y a cinq ans, retrouvant le plaisir de l’écriture manuscrite apprise dans l’enfance.

Elle a résisté à sa tablette électronique car il y a toujours quelqu’un qui veille à l’autre bout du monde et la tentation de poursuivre une conversation dans le cyberespace risquerait de la distraire de son travail de moine copiste enluminant un manuscrit vieux comme la nuit des temps.

Isis cherche à rassembler les fils d’or rose de ce roman en une torsade que la lecture permettrait de dénouer au rythme d’une respiration lente et profonde, clé de voûte du coeur d’une Dame au Grand Coeur prêtresse de la Lune qui, en s’élevant, pleine, dans la voûte céleste, dissipe les ombres, répandant le divin nectar de la paix.

Elle danse au centre mouvant de cette histoire et le bruit de ses pas dans le silence de la nuit nous guide, vous et moi lecteurs, vers le son du Soi, cette clé de vie de notre véritable identité.

La nuit de sa mort, ma mère m’a transmis le rayon rose de son nom de jeune fille et c’est ce son que j’entends résonner dans toute la rose des temps, celui de la Mère universelle au manteau d’étoiles. Celle-là même qui nous prend dans ses bras à l’heure de notre mort, comme elle accueille en ce moment les milliers d’êtres dont les âmes ont quitté cette Terre dans l’effroi, quand le plus grand typhon de tous les temps s’est déchaîné.

L’humble scribe que je suis est un attrapeur de rêves et j’entends, oui j’entends, à travers l’immense brouillard de sons venus de l’espace comme des profondeurs de la Terre, j’entends la musique de vos âmes, lectrices.

Maintenant que j’ai fini de raconter cette histoire dans le grand vortex du Temps, laissez-moi  vous raconter le début d’une grande histoire d’amour, si vous le voulez bien.

Il était une fois, neuf jeunes filles pétillantes de vie s’affairant à coudre des marguerites, des boutons d’or et des roses sauvages dans le tissu de leurs longues robes pour célébrer le solstice d’été au milieu d’une clairière ensoleillée…

39/99 Chantier d’écriture de ©La rose des temps

 

37/99 Chantier d’écriture

8 Oct


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Elle a rêvé à papa. Enfin, pas tout à fait. Comment dire? Elle a rêvé qu’elle se rendait au complexe funéraire pour voir s’il n’y aurait pas moyen de le reconstituer à partir de sa momie avant qu’elle ne soit incinérée. Quelque chose comme ça, mais c’était dans un monde où la technologie était plus avancée et où on pouvait recréer des corps holographiés à partir des cellules souches. Malheureusement, la dame du complexe funéraire lui apprenait qu’elle avait parlé à la jeune fille et que c’était la jeune fille qui avait décidé de l’inhumation. C’était l’étincelle de vérité qui l’avait éveillée: en effet, sa jumelle était déjà assise dans la salle où l’urne était exposée au moment où elle était elle-même arrivée pour les funérailles de papa. Elle n’avait plus repensé à ça; six mois s’étaient écoulés depuis.

L’inquiétante étrangeté du fait que la dame du complexe funéraire désignait sa jumelle comme une «jeune fille» la renvoyait à cette période de leur vie où sa jumelle avait fait une tentative de suicide, la veille du jour où Lilas lançait son livre La vie en prose. Elle n’avait d’ailleurs pas reconnu sa jumelle ce jour-là. Une femme souriante aux yeux bruns dilatés s’adressait à elle, mais elle ne savait pas qui c’était. Une de ses amies s’était rendue compte de ce qui se passait et avait dit: «C’est ta jumelle, tu ne la reconnais pas?» Elle avait répondu que non, elle ne la reconnaissait pas et avait alors demandé à sa jumelle: «Qu’est-ce que tu as? Tu n’as pas les mêmes yeux?» Sa jumelle avait alors répondu: «Ah, ça, c’est parce que j’ai fait une tentative de suicide hier et qu’ils m’ont fait un lavage d’estomac à l’hôpital.» Elle avait dit ça d’une manière triomphante, oui, triomphante. Elle aurait voulu faire exprès qu’elle n’aurait pas pu trouver mieux. Toute la joie de Lilas avait été sapée d’un seul coup et, pendant toute la fête, puis au restaurant ensuite, avec les amis et la famille, elle avait trop bu, dévorée par une anxiété sans fond dont elle ne comprenait pas alors la source.

Il y avait plusieurs autres chambres dans ce rêve, toutes reliées à cette sortie du labyrinthe qui l’avait fait émerger dans l’état de veille. Dans l’une d’entre elles, maman était très fâchée contre elle, au point qu’elle se brouillait avec sa mère comme elle s’était brouillée avec sa jumelle. Il y avait aussi une chambre dans laquelle elle s’apprêtait à dormir, une chambre avec une fenêtre bleue donnant sur une rue blanche et animée, à l’étranger. Mais quelqu’un était venu qui avait montré qu’on pouvait enlever très facilement la fenêtre qui n’était en fait qu’une boîte de plastique bleue insérée dans une ouverture. Elle avait compris qu’elle ne serait pas en sécurité. Dans une autre chambre du rêve, on était en plein air, sur une route d’Asie sur laquelle on roulait très vite, dans un taxi, si vite qu’ils avaient frappé deux passagères assises sur des strapontins derrière une jeep. Ce n’était pas sécurisant non plus.

En cherchant son téléphone pour noter son rêve, Lilas s’était rappelé les photos qu’elle avait prises la veille au vernissage de l’artiste des Jardins du Précambrien à la Grande Bibliothèque. Elle avait laissé le téléphone dans son sac et constatait qu’il lui faudrait écrire vite car il ne restait plus beaucoup d’autonomie avant la recharge. Elle avait quand même pris le temps de regarder les photos. Elle avait eu une épiphanie en voyant celle de la vitrine dans laquelle étaient exposés les quelques statuettes de Migrations qui avaient échappé à la grande immersion dans le fleuve faite par l’artiste plusieurs années plus tôt. Il avait perdu son père et son frère dans sa jeunesse: les deux hommes s’étaient noyés dans le fleuve. Dans son discours inaugural à cette exposition qu’il avait justement baptisée Fleuve, l’artiste avait expliqué que c’est autant ce drame familial que la grande noirceur qui régnait alors sur le Québec qui l’avait fait s’exiler au Mexique à 18 ans pour étudier les arts. En regardant les photos prises la veille avec son téléphone, une intuition fulgurante a alors frappée Lilas: les statuettes immergées de Migrations étaient des ouchbetis, ces troupes de figurines que les anciens Égyptiens déposaient dans les tombes des pharaons pour que ces serviteurs de terre cuite ou de bronze travaillent à la place du défunt dans les champs de l’autre monde. Tandis qu’elle écrit ceci, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Elle entend la voix de Trésor d’amour puis celle d’une femme qui dit: «Il y a la résurrection » vous savez.» Bon, du démarchage biblique…

Maman était fâchée contre elle parce qu’elle avait manqué de compassion envers sa jumelle. Dans la réalité, elle ne s’était jamais brouillée avec maman, sauf peut-être pendant la semaine suivant la publication de La vie en prose. Maman l’avait appelée en larmes pour lui dire qu’il y avait vraiment trop de détresse dans son livre. Mais Lilas était allée voir maman, elle lui avait fait comprendre que ce n’était pas sa faute tout ça, que c’était sa vie à elle et que ce n’était pas que triste, loin de là.

Et maintenant, cinq ans après la mort de maman, il lui faudrait peut-être se brouiller avec elle: Lilas avait décidé de déchirer les bandelettes qui l’emprisonnaient, la momifiant dans un rôle qui n’était pas le sien. Elle en avait assez de ne pas être pleinement elle-même pour ne pas froisser sa jumelle. Maman trouvait primordial qu’elle ne froisse pas sa jumelle. La paix familiale était à ce prix. Lilas avait sacrifié une part de sa vie à la paix familiale, mais c’était bel et bien fini. Elle allait passer à autre chose, apaiser les fantômes du passé et se libérer de ce sarcophage de souffrances débilitantes.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps

 

36/99 Chantier d’écriture

6 Oct

Il est descendu dans la salle sur des longues cordes de lumière en compagnie d’une centaine de ses semblables.

Elle les a vus et elle l’a senti, lui, s’approcher d’elle dans son dos et placer ses mains sur son plexus solaire qui vibrait sous le tissu de cachemire et soie.

À la fin de la journée, elle a vu ses yeux dans un miroir de poche que le Guide des Égarés leur avait demandé d’apporter pour le rituel.

C’était une sorte de faune aux yeux en amande: son oeil gauche louchait un peu.

La prunelle était sombre, l’iris pers, opaque, se diluant dans un bleu-vert plus transparent.

Le blanc des yeux était humide et parsemé d’étoiles d’or.

Le son du Soi

27 Sep

TOTEMPOÉSIE 28 sept.

Je te parle tout bas

Pour que ce soit clair

Pour que le son s’ajuste

Au timbre de ma voix

Je marche dans un temps

Qui flambe de lumière

Des criquets invisibles

Grafignent le fond sonore

Le scintillement de l’air

Est l’unité rythmique

D’un même ineffable mystère

Je cours dans un temps

De possibles adjacents

J’ouvre un sentier

Donnant sur un autre sentier

S’ouvrant sur d’autres encore

Je te parle tout bas

De ce lynx qui s’avance

Des dévas de l’ambre

Et de la force du torrent

Franchissant le portail

De mon silence

J’écoute battre ton sang

Je te parle tout bas

De la joie irradiante

Qui me coupe le souffle

D’un amour si profond

Qu’il submerge ma conscience

Je te parle à l’oreille

Pour que ce soit juste

Pour que le son s’accorde

Au timbre de ma voix

J’avance dans l’or ruisselant

De l’automne alchimique

Je te parle tout bas

Pour que ce soit clair

Je voyage

Dans un grand vaisseau de résonances

Je ne parle qu’à toi feu sacré

Au coeur du coeur

Je ne parle qu’à toi

Je te parle tout bas

Pour que ce soit clair

Pour que le son s’ajuste

Au timbre de ma voix

Pour que ma voix s’ajuste

Au timbre de ce son

Qui est le son du Soi

Variante et mix d’un poème du même titre publié dans D’ambre et d’ombre, Écrits des Forges, 2003 et d’un autre poème publié dans Micropoésie, Écrits des Forges, 2011 sous le titre «Le palais de vents»

Version créée dans la performance TOTEMPOÉSIE MATRICIELLE donnée avec Claude Beausoleil dans le cadre  des Journées de la Culture au Centre d’expositions de Val David le 28 septembre sur les lieux des expositions Blanc de mémoire de Chloë Charce et Papier, fiction d’Andrée-Anne Dupuis-Bourret. 

©TOTEMPOÉSIE 2013

TOTEMPOÉSIE à Val David ce samedi 15h

27 Sep

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35/99 Chantier d’écriture

18 Sep

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Trésor d’amour avait décrété ce matin-là que leur tour du monde commençait par leur excursion à Tremblant. Lila était ravie: il faisait un temps superbe, le ciel était parfaitement bleu, les arbres rutilaient, et, même au sommet de la montagne, le soleil était chaud. Ils avaient passé plusieurs heures dans les sentiers et au belvédère, se délectant d’un air si pur, qu’ils s’étaient sentis comme des outardes migratrices à contempler la ligne ondulante des Laurentides.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps