La dernière fractale

2 Jan

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Comme le poète alchimiste du verbe qui aimait « les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires », Isis plonge avec délice dans les profondeurs ésotériques du Web invisible, au hasard des algorithmes de Scoop.it qui la renvoient, en cette fin d’année, à un blogue où le printemps arabe, prototype des mouvements de libération propulsés par les médias sociaux, apparaît comme une fractale qui se reproduit, pas exactement, mais organiquement, à travers toute la planète.

Le matin du dernier jour de l’année, elle se lève à l’aube, en catimini, soucieuse de ne pas réveiller Trésor d’amour qui dort profondément : des amis doivent passer la prendre très tôt pour se rendre à la célébration du 31 décembre avec le Guide des Égarés qui, chaque année, réunit les Artisans de Lumière pour leur révéler les grandes lignes du travail qui les attend au cours de la nouvelle année.

Sur France Musique, le matin du Premier de l’An, Isis entend une oeuvre chorale intitulée « Work for Poets »: Graver les runes? Et laisser couler le vent? Les mots de l’animatrice se sont envolés, mais les voix claires glissent en elle tandis qu’elle danse dans la lumière des synchronicités.

De lien en lien, elle finit par tomber sur le poème mis en musique par le compositeur de la reine: Carve the runes/ And then be content with silence. 

Elle propose à Trésor d’amour une longue marche près de la rivière gelée : habillés comme des ours, ils s’aventurent dans le grand froid ébloui de soleil.

Vers la fin de l’après-midi, quelqu’un qu’elle aime bien téléphone pour souhaiter la bonne année: malgré leur conversation cordiale, Isis capte l’égrégore noir de l’esprit profondément pessimiste de son interlocuteur et en reste troublée pendant des heures.

Trésor d’amour la rassure et la console, débouche le champagne et lui rappelle qu’elle a l’intention de danser dans la lumière au cours de cette nouvelle année.

Isis sourit en disant qu’il lui faudra vraisemblablement danser aussi avec les ombres, le temps d’un rigodon.

Ils mettent ensuite la radio sur une chaîne qui diffuse de la musique trad en savourant de la tourtière végétalienne et apprennent à leur grand étonnement, que c’est le poète qui a inspiré le nom des éditions Les Herbes rouges, où Isis a publié au début de sa carrière, qui a écrit la très populaire chanson «Dans nos vieilles maisons»!

Isis raconte les Jours de l’An chez sa grand-mère maternelle, tous ces Premiers de l’An à entendre ses nombreux oncles et tantes entonner chacun à leur tour leur chanson à répondre de prédilection.

Elle dit encore mononcle et matante comme dans son enfance: Trésor d’amour connaît l’ambiance pour l’avoir accompagnée pendant des années au Jour de l’An à Saint-Augustin, mais il l’écoute avec indulgence tout en lui versant un autre verre de vin rouge biologique qu’elle boit beaucoup trop vite, pour noyer son chagrin.

Isis raconte qu’un mononcle entonnait « Chevaliers de la table ronde », et qu’un autre callait une gigue qu’on dansait dans la vaste cuisine de grand-maman où on avait tassé la table.

Après avoir swigné la compagnie, un autre encore enchaînait avec la mystérieuse « Range ta catin pour passer l’agrément mman ».

Le mononcle d’origine ukrainienne partait « Oncle MacDonald had a farm » et tout le monde reprenait en choeur les cris des animaux de la ferme, au grand plaisir des trente petits-enfants dont Isis était l’aînée.

Quand les verres des mononcles commençaient à se vider, l’un d’eux chantait: « Boirons-nous toujours de l’eau/Sommes-nous des grenouilles » jusqu’à ce que quelqu’un propose une autre ronde de fort.

Quand les mononcles commençaient à être un peu saouls et avoir les mains un peu trop baladeuses dans les sets carrés, une des matantes se dégênait et se lançait dans « Mes souliers sont rouges, ma mignonne, ma mignonne, mes souliers sont rouges ma mignonne mes amours ».

Ce n’était pas long que la marraine d’Isis prenait le plancher à son tour et entonnait avec son mari une chanson comique qui s’ouvrait par ces mots:

—Dites-moi donc Mamzelle d’où venez-vous donc?

—Je viens de Sorel et vous mon garçon?

—Moi je viens de Trois-Pistoles pis je m’appelle…

Isis sourit en écrivant la fractale plus tard dans la nuit: ça rimait avec Trois-Pistoles, mais elle n’écrira certainement pas le nom du personnage de la chanson, après avoir respecté pendant plus de trois cents pages la contrainte onomastique qu’elle s’est donnée au cours de l’écriture de La rose des temps.

Elle a voulu rassembler dans ce livre les fragments éparpillés de son identité et ça lui a pris cinq ans avant de trouver le nom de la narratrice qui est passée du je à la troisième personne, s’est d’abord appelée Rrose, puis Lila, puis Rose avec un seul « r »et de nouveau Lilas, mais avec un « s », puis Lalila et de nouveau Lila avant de revenir à Rose en passant par Lilas-Rose et de se métamorphoser un moment en Iris.

Et puis un jour, intuition fulgurante: cette narratrice s’inscrivant dans une longue série de scribes s’appellerait Isis.

N’était-elle pas, en Égypte ancienne, celle qui incarnait le féminin sacré, le deuxième arcane majeur, celle qui gardait dans les plis de sa robe éthérique la mémoire des humanités précédentes, celle qui reconstituait le corps démembré de son époux éparpillé le long du Nil et le ressucitait ?

En vérifiant sur le blogue de son chantier d’écriture la date où elle avait utilisé pour la première fois son véritable nom, Isis constate que c’était le jour anniversaire de la naissance de sa grand-mère maternelle, celle à qui elle ressemblait, comme elle ressemblait à maman.

La première fois qu’il les avait vues ensemble toutes les trois, au Jour de l’An, quand il avait 20 ans et qu’Isis en avait 19, Trésor d’amour avait fondu en larmes, ému de pressentir le lien profond qui les unissait toutes les trois, rayon rose d’une constellation familiale dont elles étaient le coeur et dont elles assuraient la transmission.

Ce n’était qu’aux petites heures du matin que l’oncle le plus renfermé poussait sa chanson à répondre, vacillant, un verre de gin à la main, oubliant les paroles, faussant avec allégresse pendant que tout le monde reprenait le refrain:

L’Ancien et le Nouveau oooooo

C’était la chanson préférée d’Isis, elle l’attendait toute la nuit, exigeait qu’on la réveille pour cette chanson-là si elle s’était endormie dans les manteaux de fourrure des matantes: si seulement cet homme qui ne parlait jamais et qui était mort dans la solitude quelques années plus tôt, si seulement il avait su l’impact profond qu’avait eu sa chanson sur l’aînée de ses nièces, celle qui deviendrait écrivaine.

Et c’est sur ces mots qu’Isis met fin à ce roman, le deuxième jour du premier mois de l’An Deux du Nouveau Monde dont vous et moi, lecteurs, ne verront pas la splendeur, mais dont nous sommes d’ores et déjà les artisans.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps

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