37/99 Chantier d’écriture

8 Oct


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Elle a rêvé à papa. Enfin, pas tout à fait. Comment dire? Elle a rêvé qu’elle se rendait au complexe funéraire pour voir s’il n’y aurait pas moyen de le reconstituer à partir de sa momie avant qu’elle ne soit incinérée. Quelque chose comme ça, mais c’était dans un monde où la technologie était plus avancée et où on pouvait recréer des corps holographiés à partir des cellules souches. Malheureusement, la dame du complexe funéraire lui apprenait qu’elle avait parlé à la jeune fille et que c’était la jeune fille qui avait décidé de l’inhumation. C’était l’étincelle de vérité qui l’avait éveillée: en effet, sa jumelle était déjà assise dans la salle où l’urne était exposée au moment où elle était elle-même arrivée pour les funérailles de papa. Elle n’avait plus repensé à ça; six mois s’étaient écoulés depuis.

L’inquiétante étrangeté du fait que la dame du complexe funéraire désignait sa jumelle comme une «jeune fille» la renvoyait à cette période de leur vie où sa jumelle avait fait une tentative de suicide, la veille du jour où Lilas lançait son livre La vie en prose. Elle n’avait d’ailleurs pas reconnu sa jumelle ce jour-là. Une femme souriante aux yeux bruns dilatés s’adressait à elle, mais elle ne savait pas qui c’était. Une de ses amies s’était rendue compte de ce qui se passait et avait dit: «C’est ta jumelle, tu ne la reconnais pas?» Elle avait répondu que non, elle ne la reconnaissait pas et avait alors demandé à sa jumelle: «Qu’est-ce que tu as? Tu n’as pas les mêmes yeux?» Sa jumelle avait alors répondu: «Ah, ça, c’est parce que j’ai fait une tentative de suicide hier et qu’ils m’ont fait un lavage d’estomac à l’hôpital.» Elle avait dit ça d’une manière triomphante, oui, triomphante. Elle aurait voulu faire exprès qu’elle n’aurait pas pu trouver mieux. Toute la joie de Lilas avait été sapée d’un seul coup et, pendant toute la fête, puis au restaurant ensuite, avec les amis et la famille, elle avait trop bu, dévorée par une anxiété sans fond dont elle ne comprenait pas alors la source.

Il y avait plusieurs autres chambres dans ce rêve, toutes reliées à cette sortie du labyrinthe qui l’avait fait émerger dans l’état de veille. Dans l’une d’entre elles, maman était très fâchée contre elle, au point qu’elle se brouillait avec sa mère comme elle s’était brouillée avec sa jumelle. Il y avait aussi une chambre dans laquelle elle s’apprêtait à dormir, une chambre avec une fenêtre bleue donnant sur une rue blanche et animée, à l’étranger. Mais quelqu’un était venu qui avait montré qu’on pouvait enlever très facilement la fenêtre qui n’était en fait qu’une boîte de plastique bleue insérée dans une ouverture. Elle avait compris qu’elle ne serait pas en sécurité. Dans une autre chambre du rêve, on était en plein air, sur une route d’Asie sur laquelle on roulait très vite, dans un taxi, si vite qu’ils avaient frappé deux passagères assises sur des strapontins derrière une jeep. Ce n’était pas sécurisant non plus.

En cherchant son téléphone pour noter son rêve, Lilas s’était rappelé les photos qu’elle avait prises la veille au vernissage de l’artiste des Jardins du Précambrien à la Grande Bibliothèque. Elle avait laissé le téléphone dans son sac et constatait qu’il lui faudrait écrire vite car il ne restait plus beaucoup d’autonomie avant la recharge. Elle avait quand même pris le temps de regarder les photos. Elle avait eu une épiphanie en voyant celle de la vitrine dans laquelle étaient exposés les quelques statuettes de Migrations qui avaient échappé à la grande immersion dans le fleuve faite par l’artiste plusieurs années plus tôt. Il avait perdu son père et son frère dans sa jeunesse: les deux hommes s’étaient noyés dans le fleuve. Dans son discours inaugural à cette exposition qu’il avait justement baptisée Fleuve, l’artiste avait expliqué que c’est autant ce drame familial que la grande noirceur qui régnait alors sur le Québec qui l’avait fait s’exiler au Mexique à 18 ans pour étudier les arts. En regardant les photos prises la veille avec son téléphone, une intuition fulgurante a alors frappée Lilas: les statuettes immergées de Migrations étaient des ouchbetis, ces troupes de figurines que les anciens Égyptiens déposaient dans les tombes des pharaons pour que ces serviteurs de terre cuite ou de bronze travaillent à la place du défunt dans les champs de l’autre monde. Tandis qu’elle écrit ceci, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Elle entend la voix de Trésor d’amour puis celle d’une femme qui dit: «Il y a la résurrection » vous savez.» Bon, du démarchage biblique…

Maman était fâchée contre elle parce qu’elle avait manqué de compassion envers sa jumelle. Dans la réalité, elle ne s’était jamais brouillée avec maman, sauf peut-être pendant la semaine suivant la publication de La vie en prose. Maman l’avait appelée en larmes pour lui dire qu’il y avait vraiment trop de détresse dans son livre. Mais Lilas était allée voir maman, elle lui avait fait comprendre que ce n’était pas sa faute tout ça, que c’était sa vie à elle et que ce n’était pas que triste, loin de là.

Et maintenant, cinq ans après la mort de maman, il lui faudrait peut-être se brouiller avec elle: Lilas avait décidé de déchirer les bandelettes qui l’emprisonnaient, la momifiant dans un rôle qui n’était pas le sien. Elle en avait assez de ne pas être pleinement elle-même pour ne pas froisser sa jumelle. Maman trouvait primordial qu’elle ne froisse pas sa jumelle. La paix familiale était à ce prix. Lilas avait sacrifié une part de sa vie à la paix familiale, mais c’était bel et bien fini. Elle allait passer à autre chose, apaiser les fantômes du passé et se libérer de ce sarcophage de souffrances débilitantes.

Chantier d’écriture de ©La rose des temps

 

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