59/99 Une maison multidimensionnelle

15 Juin

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Assise sur le balcon d’en avant au moment où la nuit tombe, Lalila se laisse bercer par la musique latino de la Promenade Fleury, exceptionnellement animée en cette fin de semaine de ventes-trottoir où un tronçon important de la rue, de Saint-Hubert à Papineau, a été fermé à la circulation, permettant à la population arabe et haïtienne de se mêler plus que de coutume à la petite foule du samedi qui fréquente habituellement les boutiques.

Trésor d’amour lui a même fait remarquer une femme en foulard et en djellaba en train de déguster une glace à la terrasse d’une pâtisserie; elle souriait de voir une dame âgée montrer ses deux cacatoès aux enfants ravis qui arrivaient qui d’une glissoire gonflable, qui d’une paroi d’escalade.

Un peu plus loin, un professeur de karaté dirigeait des petits en kimono à exécuter quelques pirouettes à leur portée sur un plancher de matelas de mousse.

Fatiguée par une longue promenade au soleil le long de la Rivière des Prairies, Lalila s’est d’abord assise sur le balcon avec sa tablette électronique dans l’intention de trouver la combinatoire optimale des quarante mots qu’elle a choisis pour l’Arbre de la mémoire de la langue française.

Il lui reste plus d’un mois pour écrire son texte, heureusement, parce qu’elle se sent un peu hébétée de ses ancêtres au virtuel, de la télépathie à l’arborescence et de l’attrapeur-de-rêves au verbe trapper qu’elle trouve trop proche de cette manière. 

Elle combine alors du milieu de la liste et, de son regard de lynx, observe une demi-lune rose dans le ciel de plus en plus sombre; des manitous invisibles  glissent dans la lumière déclinante, des nomades vêtus de peaux de loups voyagent dans  la noosphère  selon les tracés d’anciens géoglyphes.

Le numérique et le féminin, ouananiches erratiques, s’avancent sur le pergélisol fragile dans une dérouine à la rencontre des synchronicités comme le fait d’échapper en bas du balcon le feutre avec lequel elle dessine des arabesques syntagmatiques.

Descendue chercher son crayon feutre, Lalila se retourne vers la maison et le rêve de Trésor d’amour lui revient: papa se  tenait debout devant la façade avec une tablette électronique dont il tournait les pages qui, toutes, représentaient la façade de sa maison.

Dans l’or rose de son esprit multidimensionnel papa répétait qu’il avait plusieurs maisons, même si, sur sa tablette, toutes les photos de la façade étaient absolument identiques; il devint alors évident à Lalila que cette maison de son père existait aussi sur des plans plus subtils, l’escalier intérieur illuminé qui montait à l’étage lui rappelant irrésistiblement « l’escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière» du merveilleux passage où le romancier à la recherche du temps perdu retrouve la mémoire éveillée par le goût d’un petite madeleine trempée dans le thé. 

©99fractales pour La rose des temps (roman)

 

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