54/99 Petit nuage de tristesse

10 Juin

pivoine_sarah

Dans l’or rose de sa tristesse, Lalila éprouve le lancinant besoin de raconter la cousine de grand-maman, une vieille fille pleine de bonté qui vivait de l’autre côté de la route, qui venait lui porter des oeufs frais tous les jours, son chignon de cheveux blonds, son timbre de voix, son parfum de  poudre.

Elle évoque aussi la mercière qui habitait une maison jaune, où maman s’arrêtait en route vers la demeure ancestrale de sa grand-mère: cette maison jaune si mystérieuse l’était peut-être parce qu’elle ne savait pas alors que cette femme au nom étrange était la mère adoptive de la tante de maman.

Trésor d’amour qu’elle a réveillé en pleurant l’écoute patiemment, une main apaisante dans son dos.

Son frère qui est l’exécuteur testamentaire a accepté l’offre d’achat d’un voisin sur la maison de papa et c’est, contre toute logique, comme si tout le village de son enfance allait lui être arraché.

Elle voudrait retrouver le nom de tous les rangs: le Chicot, le Petit-brûlé, la Côte des Anges.

Maman se rappellerait, mais maman n’est plus là; papa, lui parlait surtout du Lac aux Écorces, mais il se serait rappelé de Saint-Augustin s’ils avaient eu le temps d’en parler, mais papa aussi est parti.

Elle voudrait immortaliser le parfum des églantines sauvages qui poussaient dans le fossé à côté de chez grand-maman, les êtres masqués près du puits qui lui avaient fait si peur un jour de  Mardi-Gras, le souvenir de son premier bonhomme de neige.

L’odeur du pain qu’elle allait chercher au village, la splendeur des pivoines dans le jardin d’une voisine en tablier, les cultivateurs en chemises à carreaux sur leurs tracteurs, les fruits du sorbier dans la lumière du mois d’août, tout lui revenait en  vrac, la villa du Lion d’Or au milieu de laquelle poussait un arbre, des fleurs bleues dont elle ne savait pas le nom, l’école de rang où avait enseigné maman.

Un égrégore de nostalgie, léger nuage de tristesse s’était emparé de son âme errante qui n’arrivait pas à s’apaiser: le lendemain, au cours du dernier entretien public de la saison, le Guide des Égarés allait expliquer que les turbulences électromagnétiques avaient dû troubler leur sommeil car elles étaient particulièrement puissantes et que ça n’arrêterait pas; ils se trouvaient inconfortablement assis entre deux chaises, entre les vieilles structures de l’ancien monde et l’émergence d’un Nouveau Monde qui prendrait encore quelques siècles avant de s’établir d’où la nécessité d’apprendre à se reposer au milieu de ces changements de fréquence épuisants.

©99fractales pour La rose des temps (roman)

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