Archive | juin, 2013

74/99 L’Hexagramme 36

30 Juin

Image

Ming I:  Éclipser la lumière.

Lila s’étonne de tomber sur un hexagramme qu’elle ne connaît pas encore alors qu’elle consulte souvent le I Ching online en cours d’écriture.

La ligne mutante, au sommet du premier trigramme est pure poésie: «The man chases the agent of darkness back into the night, risking his own safety in the shadowy domain

Elle se sent catapultée dans le monde du petit sorcier aux lunettes rondes aux prises avec un détraqueur.

Elle ne sent pourtant aucun détraqueur dans les parages, que c’est étrange…

S’agirait-il d’autre chose, d’une dimension chthonienne qu’elle refuserait d’écouter pour la refouler dans le noir au risque de se perdre dans le domaine des ombres?

C’est dimanche matin, les cloches sonnent comme dans une des journées les plus noires de sa vie, une de ces journées qui creusent un tunnel de synapses dans le cerveau qu’on met ensuite des décennies à reconnecter.

Si elle s’élève un peu au-dessus de la situation, elle voit bien qu’il y a, dans une décision qu’elle vient de prendre, une limite qui remonte à cet épisode lointain de sa vie qui résonne encore très profondément en elle.

Elle choisira sans doute la sécurité plutôt que de s’aventurer dans l’or rose d’un territoire inconnu, mais il lui reste encore quelques jours pour mieux comprendre ce qui est en jeu et affiner son discernement.

©99fractales pour La rose des temps (roman)

 

73/99 Une myriade de fils karmiques

29 Juin

Tapuscrit original de la nouvelle écrite en 1988 et lue  à Radio-Canada en 1989 par Dyne Mousso, dans une réalisation de Raymond Fafard

Lila s’éveille ce matin-là dans la peau de la petite fille du XVIIIe siècle.

En ouvrant les yeux, elle sait pourtant fort bien qu’elle vit maintenant au XXIe siècle, en l’an Un du Nouveau Monde dirait le Guide des Égarés.

Un élan de reconnaissance la soulève: ne lui avait-elle pas silencieusement demandé quelle était la source du conflit avec sa jumelle quelques semaines plus tôt, au cours d’une séance de questions et réponses alors qu’elle était assise dans la première rangée, juste en face du messager, ce qu’elle évite habituellement de peur de déranger sa transe avec son irritante petite toux?

Elle n’avait pas toussé cette fois-là et elle s’était sentie entendue quand le Guide des Égarés avait affirmé qu’il captait toutes leurs émanations et qu’il pouvait voir jusqu’aux blessures de leur enfance.

Lila avait su que le fil rouge de cette vie du XVIIIe siècle à Saint-Michel-de-Montmagny la conduisait directement à la source du conflit avec sa jumelle, mais c’est seulement dans ses sanglots éperdus pendant le soin énergétique qu’elle avait pris conscience de la nécessité de témoigner de la compassion envers cette petite née à une époque particulièrement éprouvante pour la conscience collective de la Nouvelle-France.

Il y avait bien sûr une myriade de fils karmiques qui la ligotaient à sa jumelle, effrayante créature au corps d’oiseau et à tête de femme d’une ancienne humanité: Lila se revoyait dans le temple d’Abu Simbel aux colonnes recouvertes de ces Bâ aux ailes indigo, tremblant de tout son corps, en proie à un immense chagrin.

Une multitude d’autres liens les unissaient à travers le temps, sa jumelle et elle, et la seule voie qui s’ouvrait à Lila pour se libérer de cette emprise était d’éprouver de la gratitude pour l’être de lumière qui s’était simultanément incarné dans le ventre de leur mère pour lui permettre de revivre ce conflit pour mieux le résoudre.

Lila s’était levée en catimini tôt ce matin-là, pour ne pas réveiller Trésor d’amour, et elle s’était installée dans son bureau pour lire cette nouvelle qu’elle avait écrite vingt-cinq ans plus tôt et qui avait été lue sur les ondes de Radio-Canada par une grande comédienne maintenant disparue.

Cette nouvelle intitulée Le Chien d’or, Lila l’avait retrouvée il y a longtemps et la traînait avec son manuscrit depuis des années,  mais n’en avait toujours lu que les premières pages; ce matin-là, dans l’or rose de sa compassion pour la petite fille qu’elle avait été dans cette autre vie, Lila avait lu jusqu’à la fin, éberluée de voir qu’elle savait déjà tout de la première partie de la vie de cette femme dont elle avait enfin retrouvé les pouvoirs de claireaudience développés lors de la deuxième partie de sa vie, à Tadoussac. 

©99fractales pour La rose des temps (roman)

 

72/99 Sur un cargo yougoslave

28 Juin

Image

Réveillée depuis 4 heures du matin, Lila (oui, l’héroïne de ce roman vient de reprendre son prénom original!), relit ses fractales en ligne, de la plus récente à la plus ancienne, mais s’arrête à une fractale du début mai car le sommeil commence à la gagner.

Une pluie froide s’est mise à tomber, la chambre est remplie d’air frais, sa tablette électronique n’a plus que 7% de capacité de batterie, elle vient de se rappeler qu’elle a rendez-vous chez le coiffeur ce matin, trouve sa tablette trop lourde et se dit qu’elle se procurera la version mini avant de partir pour la campagne, mais changera rapidement d’idée car elle n’a plus vraiment le temps d’aller au centre-ville.

Elle note l’idée de fractale surgie d’elle ne sait où, va rebrancher sa tablette dans son bureau et se prépare à se rendormir.

 Avant de se rendre chez le coiffeur quelques heures plus tard, elle note de mémoire la citation de Trainsong qui l’a inspirée: «I need to be ignored because it reminds me of my father »: ça répond à la question qu’elle s’était posée en lisant Baby Driver.

Pourquoi cette écrivaine particulièrement douée était-elle passée aussi inaperçue sinon par compulsion de répétition de son drame d’enfant abandonnée par son ivrogne de père entièrement consacré à devenir « le plus  célèbre écrivain du monde» comme il l’avait déclaré à ses amis de Lowell à la fin de son adolescence?

La phrase sur le besoin d’être ignorée survient tandis que la fille du célèbre écrivain américain traverse l’Atlantique sur un cargo yougoslave et apprend, au cours de la traversée que son père a aussi voyagé autrefois sur un cargo yougoslave, ce qu’il raconte dans un livre que lui offre un passager qui s’étonne qu’elle ne l’ait jamais lu.

Lila a par la suite oublié ce que cette phrase remuait au fond de son inconscient, mais ça lui revient confusément: c’est relié à son conflit récurrent avec sa jumelle. 

L’impasse dans laquelle elle s’était trouvée dans une vie précédente, dans le Québec en plein désarroi d’après la Conquête,  elle la revit toujours quand elle est en contact avec sa jumelle et, dans l’or rose de sa bibliothèque akashique personnelle, elle se répète qu’elle devrait éprouver de la gratitude envers celle  qui lui permet de faire la paix avec cette partie d’elle-même profondément blessée au XVIIIe siècle. 

©99fractales pour La rose des temps (roman)

 

71/99 Artisane de lumière

27 Juin

L’énergéticien lui dit qu’elle devra téléphoner à sa jumelle pour lui dire qu’elle souhaite une relation harmonieuse avec elle.

Sur la table de massage, Lalila s’écrie qu’il n’en est pas question, se tord de douleur et sanglote de tout son corps.

L’énergéticien suit la vague, rapprochant sa tête de la sienne, lui murmure à l’oreille qu’elle vient de revivre l’impuissance de cette vie antérieure dont elle lui a parlé.

Je suis un chien qui rongelo
en le rongeant je prend mon repo
un tems viendra qui n’est pas venu
Où je morderay qui m’aura mordu

L’inscription sur le mur du cabaret Le Chien d’Or, son personnage, analphabète, l’avait mémorisée.

C’était sa jumelle, archéologue, qui lui avait montré l’archive de son identité d’alors.

Lalila avait été traversée d’une onde de reconnaissance.

Elle avait écrit pour la radio la partie dont elle se rappelait de cette vie,

Mais dans l’or rose de sa conscience actuelle, elle savait qu’à Tadoussac, la petite fille bafouée qu’elle avait été au XVIII ième siècle avait récupéré tous ses pouvoirs d’artisane de lumière.

©99fractales pour La rose des temps (roman)

70/99 Fées et lutins

26 Juin

Image

En bavardant avec deux voyageuses européennes qui évoquent les fées et les lutins qui hantent sans doute cette belle forêt boréale, Lalila retrouve soudain la mémoire de la première fois où elle a aperçu son guide intérieur, le prenant alors pour un diablotin hantant les bois alors qu’elle devait camper une nuit toute seule dans la forêt au cours d’une Quête de Vision d’une semaine avec un chamane américain dans une forêt de l’état de New York, il y a très longtemps de ça.

Au cours de la dernière séance de canalisation au Cap-de-Bon-Désir, une baleine émerge à plusieurs reprises des eaux bleues du Saint-Laurent; ils l’observent  des rochers sur lesquels ils ont pris place autour du Guide des Égarés qui les incite à bien ouvrir les yeux.

La rose des temps apparaît alors dans le ciel mental de Lalila, étoile à douze pointes sertie dans une lumière d’or rose qui l’émeut profondément.  

Après les salutations à l’amie blonde et à d’autres connaissances, Lalila retrouve le couple avec qui elle a covoituré et ils se dirigent vers les Escoumins pour un dîner de poisson avant de reprendre la route en direction de Tadoussac. 

Ils s’arrêtent dans un petit village de la Côte Nord pour rendre visite à des gens qu’ils connaissent et,  pendant que l’homme va rejoindre le mari en bleu de travail qui bricole quelque engin dans la grange, Lalila et sa nouvelle amie vont jaser avec sa femme dans un salon rempli de bibelots et de photos de famille.

La femme a de magnifiques yeux clairs pétillants d’intelligence, une verve extraordinaire et un accent qui sent la mer. 

Elle parle de sa fille qui travaille en design pour le cinéma à Los Angeles, de sa petite-fille de trois ans qui, à la question: «Comment ça va?», répond à sa grand-mère: «On vit la séparation».

La femme raconte qu’elle est la septième de quinze enfants, qu’elle a grandi dans une ferme près du fleuve—elle dit le fleuve et non la mer—qu’il n’y a pas de médecin à Tadoussac, qu’il faut se rendre à Chicoutimi ou à Baie Comeau, qu’il n’y a en tout que 1000 habitants dans toute la Côte Nord, que le gouvernement a fait construire deux traversiers beaucoup trop gros, mais que ce serait beaucoup mieux si on bâtissait un pont suspendu, là où le Saguenay est le plus étroit, pour laisser passer les paquebots de touristes.

En partant, Lalila admire un ancien fer à repasser en fonte posé sur le poêle à bois; la femme lui montre le mécanisme pour l’ouvrir afin de le remplir de charbon, explique qu’elle a pris ça en Afrique où ils ont vécu longtemps et conclut en disant, pince-sans-rire:«C’est pratique vacarne! —son patois est bien vacarne!—tu t’en vas dans le bois pis tu repasses!»

©99fractales pour La rose des temps (roman)

 

69/99 Initiation

25 Juin

Image

À Baie Sainte-Marguerite, sur le fjord du Saguenay, il faut marcher sur un sentier en forêt boréale pendant une trentaine de minutes et traverser un pont suspendu avant d’arriver à  la plage de sable.

La marée est  basse, ils  s’installent en un large éventail autour du messager du Guide des Égarés qui répond aux questions qu’on lui a posées depuis le début du voyage initiatique et explique le phénomène de médiumnité qui correspond à ce que les Américains appellent du channeling, précisant que, bien sûr, le guide intérieur est une métaphore d’un phénomène relié à l’énergie quantique et qu’il s’agit en fait de particules de lumière, mais que c’est plus intéressant de parler d’animaux totémiques ou des personnages que nous présentent notre imagination afin de pouvoir dialoguer avec ces forces qui nous guident.

L’humidité et la chaleur sont accablantes au point qu’il devient difficile de se concentrer; Lalila sombre rapidement dans le sommeil dès la première expérience de contact avec le guide intérieur.

Heureusement, sa voisine pose doucement sa main sur son bras en appliquant un peu de pression pour la réveiller; Lalila quitte la position allongée, prend son carnet et un crayon pour plutôt contacter son guide par écriture automatique.

Après la pause pique-nique, plusieurs vont se baigner dans la baie envahie par la marée montante, d’autres marchent dans l’eau douce pour se rafraîchir un peu et le reste de l’après-midi s’écoule dans une torpeur nuageuse tandis qu’ils doivent sans cesse reculer leurs tapis de sol vers la  lisière de la forêt car la marée n’en finit plus de monter, le clapotis des vagues enterrant souvent la voix du Guide des Égarés.

Dans le peu dont elle se rappelle de ses propos cet après-midi là, Lalila retrouve la sensation de contraction au niveau du coeur dès qu’il évoque la possibilité d’interroger son guide intérieur au sujet de secrets qui devraient être révélés; les trois autres membres de son quatuor n’ayant pas entendu cette partie de l’exercice, Lalila reste seule avec cette lourdeur au coeur  dont elle ne sait que faire.

Quand il s’agit d’interroger son guide  et de canaliser soi-même la réponse en présence des autres, Lalila revient sur ce sujet et demande au scribe atlante qui la guide depuis le début de son incarnation, comment elle devrait traiter cette question des secrets dans son roman: il répond aussitôt qu’il s’agit de diffuser la question en fractales  à travers tout le livre, de sorte que n’en parlant jamais directement, elle dira tout.

Une fois l’expérience  terminée, Lalila cherchera des yeux la radieuse jeune femme à la chevelure blanche,une des personnes spécialisées en accompagnement psycho-spirituel que les voyageurs peuvent consulter en cas d’impasse émotionnelle: il y a trois ans, sur la plage des dunes, elle l’avait beaucoup aidée avec la question des secrets et Lalila avait par la suite reçu  comme  un talisman précieux la révélation qui lui avait été faite un an plus tard par quelqu’un à l’article  de la mort. 

De son puissant regard de chamane, la radieuse jeune femme à la chevelure blanche perce le coeur de Lalila et lui explique qu’elle n’a pas à être le réceptacle de ce lourd secret qu’elle a eu le privilège de recevoir, qu’elle n’en est que le passeur et les larmes qui coulent sur les joues de Lalila baignent son visage comme des eaux baptismales d’or rose lui confirmant qu’elle a été bien inspirée de demander de l’aide pour franchir cette importante étape de l’initiation au guide intérieur.

©99fractales pour La rose des temps (roman)

68/99 Moment de grâce

24 Juin

Image

C’est vers la fin de la séance sous les étoiles au plateau des dunes de Tadoussac, la veille de la pleine lune, au solstice d’été.

Le Guide des Égarés s’est montré particulièrement subtil pendant toute la visualisation, les envoyant sur la lune pour rêver leur vie, les ramenant sur Terre pour énumérer toutes leurs qualités, les incitant à corriger virtuellememt un moment où ils ne se sont pas trouvés à la hauteur, les ramenant dans le temps, les projetant dans le futur au point où sans doute personne ne suit plus, épuisé par une longue journée au soleil sur la plage de Pointe Rouge puis par une croisière aux baleines ou par une promenade à la Pointe de l’Islet.

Lalila finit par saisir qu’il les mène en bateau et se met à le trouver particulièrement drôle même si elle frissonne dans son anorak d’hiver: le vent s’est levé, elle se tourne sur le côté, enroulée dans sa couverture et contemple la lune presque pleine, rose et chaude.

Des étoiles sont apparues, espacées parmi les voiles légers des nuages.

Le Guide des Égarés s’adresse ensuite au musicien qu’il appelle le « troubadour » et lui demande de faire « danser les étoiles ».

C’est alors que s’élève une musique divine qui s’empare de l’âme.

Une petite phrase musicale, lancinante, se répète et se décline dans une autre tonalité, revient, se reprend: Lalila s’aperçoit qu’elle ne sait absolument pas décrire la musique.

D’habitude, le « troubadour » tire de sa guitare des sonorités presque cristallines, mais, cette fois, on dirait que tout un orchestre l’accompagne.

Subjuguée par l’état de paix qu’elle ressent, Lalila prend conscience de la beauté de ce moment de grâce: elle se rasseoit dans l’or rose de son enchantement et constate que ce n’est pas un enregistrement, que c’est bien le musicien qui joue de son instrument dans la pénombre, mais elle perçoit la lueur bleutée d’un appareil électronique qui y est connecté: elle va trouver le troubadour pour lui dire à quel point sa musique est merveilleuse et il explique, ravi, qu’il a ajouté à sa composition des violons sur tablette électronique.

©99fractales pour La rose des temps (roman)