Archive | décembre, 2012

L’angoisse de séparation

16 Déc

Photo_sylvie_gadbois19

 

Photo de Sylvie Gadbois: son ombre dans le cratère du Haleakala, à Maui, Hawaii

 

La facilitatrice vient de donner la consigne: danser dans sa kinésphère en se déplaçant lentement dans l’espace, croiser des regards et vivre des rencontres fugaces. 

 

Rrose danse sur le mot «fugaces», ravie par la précision lexicale de la facilitatrice dont elle soutient le regard alors que celle-ci déploie lentement les bras, se transformant en une déesse égyptienne aux ailes irisées d’or et de lapis-lazuli.

 

Un instant plus tard, Rrose virevolte lentement dans la pénombre vers les murs en miroirs recouverts de coton blanc, saississant au passage le regard de l’étudiant qui vient de baisser l’éclairage après avoir fait un signe interrogatif à la facilitatrice qui a hoché la tête pour montrer son assentiment avant de se lancer dans sa démonstration. 

 

En Biodanza, on  ne parle pas quand on danse. 

 

Rrose se berce un moment dans les bras de l’étudiant, un grand jeune homme au regard tendre et rêveur derrière ses lunettes. Ils s’étreignent affectueusement et s’éloignent, reprenant leurs danses individuelles dans le local au plancher de bois franc sur lequel les pas des danseurs résonnent quand la musique s’arrête et qu’ils poursuivent leur marche un moment dans le silence, émus par l’égrégore d’amour et de joie qu’ils viennent de tisser entre eux dans l’espace. 

 

La nouvelle récemment arrivée dans le groupe tourne sur elle-même dans un mouvement gracieux qui fait sourire Rrose qui lui prend doucement la main pour entamer avec elle un pas de deux quand la jeune femme lui rend son sourire. 

 

Elles se connaissent à peine, mais elles savent l’une et l’autre danser sur les cinq rythmes de la chamane américaine qui vient de mourir à New York  et dont l’ombre et le nom, le coeur, l’akh, le et le ka semblent mystérieusement danser avec elles alors que son corps redevient poussière et cendres dans le cratère lunaire d’Haleakala au milieu du Pacifique où Rrose avait dansé ses trente ans tandis que la chamane battait le tambour pour saluer le soleil se levant sur la Lémurie.

 

Le regard de la nouvelle s’est assombri, elle retient ses larmes, se montre, dans toute sa vulnérabilité, sa fragilité d’être humain sans histoire parce que Rrose ne connaît pas son histoire et ne peut deviner le drame qui se joue entre leurs ombres dansantes, leurs êtres lumineux en transe, leurs coeurs réunis dans le coeur battant de la Dame au Grand Coeur universelle et cosmique dans les bras de laquelle Rrose avait été propulsée un jour où la chamane lui avait fait fumer un haschich particulièrement puissant, diamant vert ou ganga jamaïcaine elle ne sait plus très bien, c’était il y a si longtemps, l’été où elles avaient passé des heures dans son petit studio de danse de sa ferme de Red Bank entouré de miroirs, tandis que Rrose délirait et que la chamane tapait allègrement sur sa machine à écrire, ce qui allait devenir son livre Maps to Ecstasy qu’elle racontera à Rrose cet été-là, déambulant sur une petite route de campagne du New Jersey,  entre deux baignades dans la piscine des sannyasins qui faisaient partie du Moving Center, troupe que la chamane avait créée, réunissant artistes et guérisseurs et que Rrose avait joint après l’atelier de danse d’Hawaii. 

 

Elle appuie son front sur le front préoccupé de la nouvelle, comme pour capter directement les pensées qui s’agitent dans son néo-cortex, embrasse ce front comme elle embrasserait celui d’un enfant qui ne veut pas dormir, lui ouvre les bras pour la serrer contre elle, dans un élan de tendresse qui fait perler des larmes au coin des yeux, se retrouvant magiquement dans les bras de cette guru indienne qui étreint chaque année des milliers d’inconnus et qui avait murmuré à son oreille la syllabe sacrée «Ma ma ma ma» qui l’avait propulsée dans les bras de maman autrefois et dans les bras de la Dame au Grand Coeur du cosmos dont elle était revenue en une fraction de seconde quand le disciple lui avait glissé un bonbon dans la main pour signifier que le moment était venu de quitter l’étreinte de l’archétype de la mère universelle pour laisser sa place au suivant dans ce gymnase d’un lycée de la région parisienne où s’entassaient par jour de grande canicule, près de mille personnes qui s’abîmaient à tour de rôle en larmes dans les bras de cette Indienne battue sauvagement dans son enfance et qui avait choisi de transcender les murs de brouillard de son corps de souffrances pour offrir au monde entier l’amour qui lui avait tant manqué.

 

Sentant qu’elles ambitionnent sans doute un peu sur le pain béni de la consigne «rencontres fugaces» les deux femmes de la séance de Biodanza dénouent délicatement leur étreinte, s’éloignent peu à peu l’une de l’autre, maintenant le contact en se tenant toujours par le bout des doigts.

 

Mais la tristesse insoutenable dans les yeux de la nouvelle creuse un puits dans le coeur de Rrose qui la reprend aussitôt dans ses bras, caresse ses cheveux, la berce d’elle ne sait quelle profonde angoisse de séparation.

 

Ce n’est que le lendemain qu’elle comprend, tandis qu’elle embrasse le crâne fragile de papa qui se rendort, épuisé, après avoir fait bonne figure auprès de l’infirmière des soins de maintien à domicile pour laquelle il s’est rasé, habillé avec soin et qu’il a suffisamment impressionnée pour qu’elle constate que son coeur est encore bon, ses poumons fonctionnels, sa pression et son pouls tout à fait normaux.

 

Papa va mourir, peut-être pas tout de suite, mais il va mourir, comme nous tous, elle sent la mort de papa et sa mort à elle, éventuelle, dans chacune de ses cellules et elle saisit que l’angoisse de séparation qu’elle a dansé avec la nouvelle de la séance de Biodanza, c’est aussi la sienne. 

 

 

 

 

 

 

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