La confirmation

4 Juil

 

Quand Lalila était enfant, on déguisait les petites filles en jeunes mariées et les petits garçons endimanchés s’avançaient à leurs côtés dans l’allée qui les menait à la table de communion pour recevoir la confirmation de Monseigneur l’Évêque. À l’époque, les évêques se déplaçaient dans les paroisses avec leurs mitres et leurs bagues d’améthyste pour oindre les enfants de Saint-Chrème et les souffleter pour éveiller leurs âmes à l’Esprit-Saint. 

 

Lalila souriait en se rappelant cet épisode de son enfance catholique à l’église des Saints-Martyrs-Canadiens tandis que le Guide des Égarés, en tunique de soie violette sur pantalons blancs, prenait dans ses bras chacun de ses disciples avant d’appliquer sur leur coeur un baume à la rose que lui tendait sa femme vêtue d’une tunique lilas. C’était la fête de la Guru Purnima indienne et comme la plupart d’entre eux revenaient d’un voyage en Inde, plusieurs membres de l’école initiatique avaient revêtu leur plus beau punjabi de couleur vive avec leurs bottes de randonnée. 

 

Réunis autour du feu sacré, les visiteurs du dimanche étaient d’abord montés à la file indienne par un étroit sentier qui contournait le temple qu’ils inauguraient ce jour-là. «Tourne la tête» lui avait soufflé le Guide des Égarés qui marchait pourtant loin devant. Lalila avait tourné son regard vers le temple et son coeur avait bondi de joie quand elle avait aperçu, par une des nombreuses fenêtres, un Bouddha grandeur nature assis devant un large bouquet de roses.

 

Dès qu’elle avait franchi le portail menant à la double spirale du mont Violet, comme chaque fois, elle s’était sentie des ailes et le raidillon final lui avait semblé plus facile à grimper que tout le reste. Il faisait un soleil radieux pour la méditation guidée au milieu des grands arbres bruissant dans la lumière émeraude du matin. Le Guide des Égarés leur avait suggéré de dédier cette méditation aux êtres qui résistaient encore au Nouveau Monde en train d’émerger et qui risquaient de souffrir au cours de la transition. Il leur avait ensuite demander d’inviter un être qu’ils aimaient dans cette double spirale connectée au mont Mégantic comme au mont Albert dans les Chics-Chocs et au mont Sinaï. 

 

Quand elle avait rouvert les yeux, Lalila avait aperçu, assise dans le cercle et explosant littéralement de joie, les yeux encore clos derrière ses grosses lunettes noires, la jeune Française Hou la la! rencontrée à Tadoussac quelques jours plus tôt. Son père et sa mère étaient assis un peu plus loin et Lalila s’était dit que cette enfant fuchsia clairesensitive avait bien de la chance de pouvoir vivre de pareils moments avec sa famille biologique. 

 

Ils étaient près de deux cents visiteurs ce dimanche-là. Redescendant lentement en procession, ils chantaient des mantras tandis qu’aux abords du temple,  le Guide des Égarés les attirait brièvement à lui, un à un, plaçant la main droite sur leur dos pour ensuite appliquer de la main gauche le baume à la rose sur leur coeur. 

 

Son tour venu, Lalila avait senti la peur animale inscrite dans ses cellules depuis la petite enfance s’effacer dans l’étreinte légère du Guide des Égarés qui, les yeux toujours fermés, avait appliqué doucement le baume d’amour sur son coeur et lui avait relevé le menton dans un geste paternel réconfortant qui l’avait fait sourire aux anges. 

 

Elle en était encore tout étourdie quand il lui avait fallu délacer ses bottines à l’entrée du temple pour les laisser sur une tablette avant de monter à l’étage où on plaçait les visiteurs en rangs serrés sur le plancher de bois franc. Lalila s’était retrouvée assise presque les yeux dans les yeux avec le Bouddha grandeur nature qui méditait humblement sous le haut toit cathédrale percé de larges fenêtres où passaient les nuages et dansait la ramure des arbres.

 

Ils avaient chanté longuement, inscrivant leurs vibrations dans ce temple, avant que tout le monde ne soit rassemblé dans la grande salle. La femme du messager était ensuite arrivée pour chanter d’autres mantras, accompagnée par son troubadour à la guitare. Aussi petite que le messager était grand, une chevelure abondante aux reflets auburn, elle avait la réputation de parler aux fées et aux elfes qui peuplaient cette vaste terre en bois debout qu’ils avaient achetée quelques années auparavant et sur laquelle une petite communauté d’une vingtaine de personnes s’était maintenant installée, dans une douzaine de maisons construites dans des pentes souvent abruptes et entourées de jardins d’herbes médicinales. 

 

Le messager s’était ensuite discrètement glissé parmi eux, souple et joyeux. Il avait pris place sur son coussin de méditation violet aux côtés de sa femme, avait installé son micro-casque qu’un technicien du son avait dû ajuster pour déclarer à quel point il était heureux que tous ces gens se soient joints à eux pour inaugurer ce temple dont ils rêvaient depuis longtemps. Ce temple sans religion où toutes les religions étaient les bienvenues avait-il expliqué. Et en effet, une grande sculpture de bronze du dieu dansant hindou animait l’autre mur de la salle peinte en jaune pâle et en violet. Il avait aussi ajouté, pour faire rire, que le Guide des Égarés lui avait laissé un petit moment de pause, pour aller à la toilette, entre autres. Le messager prenait toujours grand soin que personne ne le prenne pour un guru et pour rappeler qu’il n’était lui-même qu’un disciple du Guide des Égarés à qui il allait maintenant céder la parole.

 

Il a semblé à Lalila qu’il lui avait fallu un peu plus de temps que d’habitude pour entrer en transe. Elle avait presque tout oublié ce que le Guide des Égarés avait dit dans le temple mais elle se rappelait ce geste qu’il faisait, ses mains dessinant une ligne au milieu de son visage, comme pour centrer son attention. À un certain moment, il leur avait demandé de fermer les yeux, Lalila avait sans doute sombré dans le sommeil un instant car elle avait sursauté tout à coup: une révélation surgissant dans son esprit, claire, nette, précise. Cela confirmait ce dont elle avait eu l’intuition quelques mois plus tôt. 

 

extrait de La rose des temps

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