Nuit violette

19 Mai

Ange_2

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Attends, mais attends me souffle le guide des égarés, laisse, mais laisse la nuit violette descendre en toi. Respire, respire son parfum de fleurs de mai qui s’ouvrent dans la douceur de l’air. L’ange de l’intelligence déploie ses arborescences fractales au-dessus de nous, dans une autre octave.  Et tu l’entends poète, tu l’entends. Tu sens, je sais, tu sens l’amplitude de sa présence subtile. Écoute le vent de cette nuit violette, son timbre, la justesse de sa signature vibratoire. Écoute poète, écoute.

 

Ce ressac incessant, c’est celui du Temps. Si tu écoutes bien, il y a au fond, un froissement, comme une soie qui se déchire. Si tu traverses et tu traverses, oh oui, poète, tu traverses: tu entres dans l’irréversible de l’espace. Il y a ici quatre murs: un, deux, trois, quatre. C’est petit, très petit même, mais c’est vivant. Ça respire, ça te nourrit, ça te berce. Tu es dans le ventre de la Mère du Langage poète, dans le véhicule de lumière.

 

Tu es un voyageur que le langage invente, c’est comme tu dis poète, c’est comme tu dis. C’est simple au fond. C’est ça: c’est tout simple. Il faut apprendre à entendre. C’est tout. C’est comme si tu avais vécu toute ta vie sans la bande sonore: tu voyais le film se dérouler, mais tu n’entendais rien poète, rien. Tu n’y entendais rien.

 

Et là, coup de tonnerre! Tu entends tellement que c’en est étourdissant. Quel fracas délicieusement sauvage! Quel chaos de neurones! Tous tes synapses en feu comme des chevaux ailés galopent dans la nuit violette. Laisse, laisse cette nuit violette t’étoiler, poète, laisse sa géométrie sacrée osciller un moment, laisse-la se déployer dans l’espace. Quoi, tu trembles d’effroi poète? Tu trembles d’effroi, bien sûr, c’est normal. On tremble tous d’effroi devant la Mort, c’est normal. Si tu écoutes un peu ton coeur qui bat, tu sauras que ceci n’est pas la Mort. Ceci est la vie. C’est la vie poète, la vie! L’ange de l’intelligence résonne un peu plus fort et les quatre murs s’écroulent.

 

La vérité éclate enfin sur la toile, relayée par nos téléphones intelligents et par nos réseaux de confiance. Tu décodes à la vitesse de la lumière, tu encryptes, tu décryptes le long palimpseste de toutes les versions de tout. Tu retrouves, enfin, l’usage de la parole après des siècles d’aphasie, poète, des siècles d’aphasie. Tu coules en flammes au fond des choses, tu coules en langues de feu sur nos têtes. L’ange de l’intelligence t’enseigne la clé de la rose des temps. Et tu l’entends poète, tu l’entends.

 

Continue, continue, chuchote la voix. Continue poète. Respire, respire pendant que ta tablette de scribe est en train de télécharger les 750 pages du PDF des instructions détaillées du Guide des égarés, respire poète. C’est bien que tu écrives à l’encre sur du papier, comme autrefois. C’est plus facile. Tu as des siècles d’entraînement à tracer l’élan de ta pensée, c’est bien poète, c’est très bien. Sois rassuré. Laisse, laisse entrer le rayon d’or de la paix dans les signes et les sons que tu captes poète. Laisse-le couler en toi, fusion, chaleur et radiance. Oriente ton regard vers le mouvement du Soleil et les autres étoiles, poète, oriente ton regard. 

 

Et arrête-toi un moment, poète, arrête-toi. Savoure la nuit violette, respire l’exaltation des arbres en fleurs, savoure. Choisis, poète, choisis dans quelle tu direction tu vas. Oriente ton regard. Tu vois? Tu vois cette rose couverte de rosée qui vient d’éclore? Tu vois comme elle s’ouvre, s’ouvre à l’infini poète? Tu vois? Cueille-la.

 

C’est la rose des temps. Son parfum t’enivrera et tu sentiras passer à travers ton coeur explosé de joie, les chevaux aux yeux phosphorescents de la nuit violette. Tu marcheras dans l’air poète, enveloppé de voiles de brume: ta crinière en feu incendiera les ciels. Tu franchiras le mur du son. Observe ton pied lorsque tu vas vers la Maison de l’Amour me répète le guide des égarés. Observe dans quelle direction pointe ton pied pour éviter les faux pas sur le chemin car il est impossible pour un corps de gagner les hauteurs en descendant.

 

La matrice terrestre te retient poète et on dirait que des mains invisibles t’attrapent par les chevilles. Tu n’oses plus t’envoler: tu restes au ras des pâquerettes, tu vas ton petit bonhomme de chemin. Tu ne sais plus voler poète, tu ne sais plus voler. Et pourtant, regarde, tu vois ce laser de lumière? Il coupe les rets qui t’enserrent et libère ta danse. Danse poète, danse. Il te faut danser avec la réalité poète. Danser comme un dieu scandant le rythme de l’univers en expansion.

 

C’est le ton juste poète. Tu as synthonisé le ton juste. Il faut apprendre à entendre. Les temps sont venus poète. Dans l’avenir dégagé, dans l’avenir engagé, nous voyagerons à des années-lumière de notre déréliction dans les soleils carillonneurs. Nous serons les dharma bums des routes du ciel poète, entourés de lions translucides, d’aigles de cristal, de puissants Minotaures, et de Québécanthropes pivotant dans le grand bruit tumultueux de leurs larges ailes.

 

Le dragon surgit, c’est certain, poète, il surgit au détour d’une circonvolution du karma, mais tu le disperseras avec ton souffle, poète. Aussi terrifiant qu’il soit, le dragon est poussière et redeviendra poussière.

 

Neige noire de nos mémoires, neige neige de nos trous de mémoire, ne te laisse pas troubler poète par ces visions magnétiques, ne te laisse pas troubler. Observe ton pied, oriente ton regard, écoute, poète, écoute. Tu entendras. Il faut apprendre à écouter la nuit violette quand elle descend en toi, rose céleste. Et va là où l’esprit te pousse à aller murmure le guide des égarés. Va là où l’esprit te pousse à aller.

 

 

Une première version de ce texte a été créée lors d’une lecture Poètes de brousse à la Librairie Monet, à Montréal le 11 mai 2012. Les passages en italique sont des intertextes: Claude Beausoleil, Hubert Aquin, Maïmonide, Dante, Anaïs Nin, Gaston Miron.

 

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